| Le Plus grand droit de l'objet - Pierre Crézé |
Courrier adressé à Damien Manuel pour accompagner les rushes du Plus grand droit... Je vais tenter dêtre bref et clair quant à ce qui motive ce petit film. Il mest apparu dans la manière que certains cinéastes avaient de filmer des visages (Monteiro en tête mais encore Godard, par exemple dans la scène de la séance photo du Petit Soldat) quils navaient de cesse den faire de véritables énigmes, den rendre une profondeur troublante, et que ces scènes constituaient un univers à lintérieur même de lunivers du film - qui est habituellement régi par les nécessités de lhistoire, du besoin du spectateur de bouffer de lévénement, du palpitant etc. Je me demandai donc si le rôle du cinéaste mais aussi du romancier et du poète nest pas finalement de révéler les mystères plutôt que de tenter de les résoudre et de les arranger en fictions ou en histoires pour le plaisir de tous (ce qui est démagogique). Sattarder longuement sur les objets comme le fait Ponge par exemple cest leur restituer une complexité que la logique dune intrigue ou dun scénario « traditionnel » nabordent souvent même pas. La restitution, par lart, de la complexité dune chose et la reconnaissance de sa presque imperméabilité aurait pour but dempêcher lesprit conquérant de lhomme de considérer comme acquise une chose quil na même pas appris à regarder et donc à respecter. Lhomme devant respecter les choses parce quelle lui demeurent inatteignables. Voilà. Lidée dans ce film était que la caméra erre autour de lobjet quelle tente de saisir. Que cet acte de filmer est toujours entravé par lobstacle dun surcadrage (poutres de la salle), par le difficile choix dune échelle de plan, ou encore par le mouvement de lobjet filmé qui en quelque sorte perd, sème la caméra derrière lui. Voilà, là-dessus, je marrête parce que jaurais tendance à memballer. Jespère nêtre pas trop obscur Jespère enfin que tu trouveras une marge de liberté suffisante entre les informations que je te donne ici. Jespère aussi que le projet te plaît un peu pour une raison ou pour une autre. A +. Bisou.
Premier texte pour Le Plus grand droit de l’objet. Certains matins, percevant le monde avec une acuité qui m’étonne, je demeure incapable d’en exprimer la profondeur. Ces clartés, cette immédiateté du monde à moi, la limpidité de ces perceptions occasionnelles, tout cela me demeure indicible. C’est le parti pris des choses d’être impénétrables. Je me heurte à ce visage qu’il faut exprimer. Il faut EX-PRIMER un visage. Cela ne se dit pas. Mais c’est parce que cela ne se fait pas. C’est la tourmente perpétuelle de l’art que ce heurt à la matérialité. Le poète, le peintre et le cinéaste doivent faire cet aveu tour à tour qu’en face d’un paysage ou d’un regard, ils sont impuissants. Il faut être assez humble pour admettre que nous ne rendons compte d’aucune essence, d’aucun objet sinon rarement, après avoir tourné autour de cette chose comme d’admiratifs rôdeurs. Fatigué, notre objet sera rendu perméable en un bref et précieux moment. Ou bien il émettra des radiations et fera parler pour lui son contexte. En attendant, nous rôdons, comme des guetteurs ou des charognards. C’est dès lors qu’elle cesse d’appartenir à une économie romanesque ou diégétique que l’apparition d’un visage à l’écran me touche. Je suis pour une image qui se soustraie à l’économie globale d’un film, qui échappe à l’attente, et qui, autonome enfin, prenne une valeur nouvelle. Un certain cinéma, un certain roman ont fait de l’image et du texte des outils. Il faut désormais rendre les images improductives. Nous devons enfin poser sur elles un regard désintéressé. Il faut aller au nerf. Septembre 2006
Deuxième essai pour Le plus grand droit de l’objet J’avais entrepris d’écrire un essai filmique. J’ai tourné ces images après avoir rédigé pour elles un commentaire que je croyais puissant et définitif. A mesure qu’avance le montage de ce film, je crains d’être didactique. Dans le commentaire, je disais que le cinéma ne laisse pas assez de place à l’image improductive. Qu’elle cède tout à l’histoire quand il faudrait du temps pour les visages. Maintenant, je me tais. Octobre 2006 |

