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Le Plus grand droit de l'objet - Pierre Crézé

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Le Plus grand doit de l'objet (essai) - Pierre Crézé

Année de production : 2008 - 6 minutes - 16/9
Avec Emilie Le Borgne
"Reconnaître à l'objet son plus grand droit, son droit imprescriptible, opposable à tout poème" (Francis Ponge, Berges de la Loire)
Regarder une image en dehors de toute narration, pour elle même. Respecter l'objet et reconnaître sa valeur intrinsèque.

 

 

Courrier adressé à Damien Manuel pour accompagner les rushes du Plus grand droit...

Je vais tenter d’être bref et clair quant à ce qui motive ce petit film. Il m’est apparu dans la manière que certains cinéastes avaient de filmer des visages (Monteiro en tête mais encore Godard, par exemple dans la scène de la séance photo du Petit Soldat) qu’ils n’avaient de cesse d’en faire de véritables énigmes, d’en rendre une profondeur troublante, et que ces scènes constituaient un univers à l’intérieur même de l’univers du film - qui est habituellement régi par les nécessités de l’histoire, du besoin du spectateur de bouffer de l’événement, du palpitant etc.

Je me demandai donc si le rôle du cinéaste mais aussi du romancier et du poète n’est pas finalement de révéler les mystères plutôt que de tenter de les résoudre et de les arranger en fictions ou en histoires pour le plaisir de tous (ce qui est démagogique). S’attarder longuement sur les objets comme le fait Ponge par exemple c’est leur restituer une complexité que la logique d’une intrigue ou d’un scénario « traditionnel » n’abordent souvent même pas. La restitution, par l’art, de la complexité d’une chose et la reconnaissance de sa presque imperméabilité aurait pour but d’empêcher l’esprit conquérant de l’homme de considérer comme acquise une chose qu’il n’a même pas appris à regarder et donc à respecter. L’homme devant respecter les choses parce qu’elle lui demeurent inatteignables. Voilà.

L’idée dans ce film était que la caméra erre autour de l’objet qu’elle tente de saisir. Que cet acte de filmer est toujours entravé par l’obstacle d’un surcadrage (poutres de la salle), par le difficile choix d’une échelle de plan, ou encore par le mouvement de l’objet filmé qui en quelque sorte perd, sème la caméra derrière lui.

Voilà, là-dessus, je m’arrête parce que j’aurais tendance à m’emballer. J’espère n’être pas trop obscur… J’espère enfin que tu trouveras une marge de liberté suffisante entre les informations que je te donne ici. J’espère aussi que le projet te plaît un peu pour une raison ou pour une autre.

A +. Bisou.

 

Premier texte pour Le Plus grand droit de l’objet.

Certains matins, percevant le monde avec une acuité qui m’étonne, je demeure incapable d’en exprimer la profondeur. Ces clartés, cette immédiateté du monde à moi, la limpidité de ces perceptions occasionnelles, tout cela me demeure indicible.

C’est le parti pris des choses d’être impénétrables.

Je me heurte à ce visage qu’il faut exprimer. Il faut EX-PRIMER un visage. Cela ne se dit pas. Mais c’est parce que cela ne se fait pas.

C’est la tourmente perpétuelle de l’art que ce heurt à la matérialité.

Le poète, le peintre et le cinéaste doivent faire cet aveu tour à tour qu’en face d’un paysage ou d’un regard, ils sont impuissants.

Il faut être assez humble pour admettre que nous ne rendons compte d’aucune essence, d’aucun objet sinon rarement, après avoir tourné autour de cette chose comme d’admiratifs rôdeurs.

Fatigué, notre objet sera rendu perméable en un bref et précieux moment. Ou bien il émettra des radiations et fera parler pour lui son contexte.

En attendant, nous rôdons, comme des guetteurs ou des charognards.

C’est dès lors qu’elle cesse d’appartenir à une économie romanesque ou diégétique que l’apparition d’un visage à l’écran me touche.

Je suis pour une image qui se soustraie à l’économie globale d’un film, qui échappe à l’attente, et qui, autonome enfin, prenne une valeur nouvelle.

Un certain cinéma, un certain roman ont fait de l’image et du texte des outils. Il faut désormais rendre les images improductives. Nous devons enfin poser sur elles un regard désintéressé. Il faut aller au nerf.

Septembre 2006

 

Deuxième essai pour Le plus grand droit de l’objet

J’avais entrepris d’écrire un essai filmique. J’ai tourné ces images après avoir rédigé pour elles un commentaire que je croyais puissant et définitif. A mesure qu’avance le montage de ce film, je crains d’être didactique. Dans le commentaire, je disais que le cinéma ne laisse pas assez de place à l’image improductive. Qu’elle cède tout à l’histoire quand il faudrait du temps pour les visages. Maintenant, je me tais.

Octobre 2006