Accueil Réflexions Un beau livre d'images
Un beau livre d'images
Écrit par Aurore Giraudon   
Tiré du roman éponyme de Patrick Süskind, le film Das Parfum - Die Geschichte eines Mörders de Tom Tykwer met en scène l'histoire devenue célèbre de Jean-Baptiste Grenouille, jeune-homme misérable dont la puissance olfactive exceptionnelle le poussera progressivement au meurtre.
Le Paris pauvre et repoussant du XVIIIème siècle que Süskind avait fait sentir en 1985 à ses nombreux lecteurs est enfin mis en images, après être passé entre les mains de plusieurs réalisateurs. Pour nombre d'entre eux, l'adaptation du livre ne paraissait pas réalisable.

Le challenge était en effet colossal : tout comme l'auteur est allé au delà des mots pour créer des odeurs en interligne, il fallait dépasser l'image. Et là où le livre joue beaucoup sur la part d'imagination du lecteur, le film avait un champ d'action plus limité : les images en disent tout simplement trop...

Ce qui était en revanche largement moins limité pour ce film fut le budget. Et grace à cette arme ici encore américaine, Tom Tykwer a réalisé l'irréalisable.
Grenouille devient un personnage d'ombre et de lumière, avec au centre de cette dernière un nez obsédant que nous entendons flairer sa proie à l'aide d'une bande son extrêmement développée. La musique, résultat hybride de classique et d'électronique, a une présence centrale et entêtante tout le long du film. Elle accompagne les images, les laisse appréhender, est en quelque sorte une introduction aux senteurs ; le spectateur se laisse bercer par les voix féminines du chœur, littéralement transporté vers l'odeur, presque porté par elle. Ces passages mystiques de recherche de l'odeur suprême sont ponctués par des senteurs plus concrètes, plus quotidiennes où les images se font successives et variées, souvent surprenantes. La scène du retour en ville de Grenouille par exemple est illustrée par des images d'épices, de fromages, de noix, de pains, d'escargots, de boue, d'haleine, de livres...qui prennent nos narines d'assaut.

Mais l'odeur reste prisonnière de l'essence même du film: elle est couleur, rythme d'image, elle est chant et bruit, elle ne devient à la fin que partie de la fiction, puisque les tentatives des effets spéciaux pour nous faire humer l'odeur suprême, invention de Grenouille, restent vaines. Le film ne parvient à nous faire sentir que ce que l'esprit humain peut concevoir, et a peut-être pour cette raison résumé à la fin l'odeur suprême comme sexuelle, charnelle, afin que le spectateur puisse la comprendre. C'est d'après moi la mort de cette odeur construite si habilement tout au long du film.

L'odeur reste également prisonnière de l'esthétique du film : elle est propre. Même le Paris répugnant de Süskind nous paraît vaguement insipide, un peu boueux peut être, ici une odeur de poisson, là de terre, mais jamais le dégout ne nous vient aux narines. Les personnages du peuple, tant attendus dans cette fameuse scène cannibale de fin, manquent de réalisme : des cheveux propres dans des fichus restés blancs, des taches de boues réfléchies sur le visage, les vêtements déchirés comme par un designer de mode, les rebuts de Paris ne sont que des acteurs déguisés.
J'entends bien ici que c'est un choix du réalisateur et non une erreur de sa part. Son film n'est contrairement au livre que très peu ancré dans la réalité. Là où Süskind parvenait à faire voyager le lecteur d'une réalité infâme à un fantasme olfactif, Tom Tykwer nous présente ce fantasme sur un plateau artistiquement irréprochable.
Le choix des acteurs renforce cet aspect "conte“ du film : le personnage brièvement incarné par Dustin Hoffman nous rappelle sous ses trait de poudre, perruque, mouches et humour désespéré le pitoyable Capitaine Crochet qu'il incarne dans Hook, de Steven Spielberg en 1992. De même l'acteur Alan Rickman suite à quatre interprétations du professeur Rogue dans Harry Potter a parfaitement sa place dans ce nouvel univers fantaisiste du parfum. Sans oublier bien sûr la princesse du conte, qui ensorcelle de ses beaux cheveux rouges.

Ce film est un beau livre d'images, où toutes les tentatives sont étouffées par un budget trop conséquent qui offre trop et finit par noyer le spectateur dans une mer de mille senteurs dont on ne retient plus rien. Il ne figure peut-être pas en haut de la liste des adaptations littéraires ratées, mais je finirai sur ce bon conseil : lisez-le livre, c'est un chef d'œuvre.