| Le Radeau de la Méduse |
| Écrit par Pierre Crézé |
The Limits of Control, Jarmusch éclaté
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémoths et des Maelstroms épais Fileur éternel des immobilités bleues Je regrette l'Europe aux anciens parapets. Arthur Rimbaud
Travellings phénoménologiques - Si on avait bien regardé les films précédents on avait vu revenir film après film, plusieurs fois par film, et depuis le premier, une forme récurrente. Le travelling. L'image montrait de profil un personnage allant à bon pas à travers la ville. Au fond il y avait des boutiques à la Hopper, des rues à la Stephen Shore Chère vieille Europe - Bredouille et déçu, Aloysius n'avait pas été le seul à regagner la chère vieille Europe. Il y avait eu Willy/Bela, le Hongrois d'origine (Stranger Than Paradise) et Roberto avait refondé Rome au beau milieu du bayou avec Nicoletta (Down by Law). Et puis il y avait eu des références culturelles (William Blake, Aloysius Bertrand, Lautréamont, Dante, Eustache...). Mais, si on excepte quelques habitacles de taxis (Night On Earth) on n'avait pas encore revu les "anciens parapets". The Limits of Control boucle la boucle : c'est l'histoire d'un Africain de New-York qui exécute en Espagne des ordres reçus d'un Créole dans un aéroport français et traduits en anglais par un français. C'est Aloysius Parker qui aurait trouvé du boulot à son arrivée sans avoir perdu son flegme de dandy. Aussi est-ce avec un voyage à Madrid qu'un cinéaste américain d'aujourd'hui (tout ça pour ne pas écrire "post-moderne"...) compose un road-movie. Parce qu'on a compris que la ruée vers l'or était une grosse magouille (les westerns), et que retraverser le nouveau continent en moto (Easy Riders) ou en bagnole (Macadam à deux voies) ne menait nulle-part, on ne fait plus comme si on avait vraiment quelque chose à découvrir en voyageant. Cowboys du troisième degré - Sur son chemin, de boîte d'allumette en boîte d'allumette, Isaach de Bankolé croise des figures déclinantes du western. Tilda Swinton, John Hurt ou Gael Garcia Bernal ne portent pas des vêtements mais bien des costumes et aucun des trois ne peut se targuer d'être citoyen des Etats-Unis. La veste de Garcia Bernal n'est pas en toile de Gêne, bleu de Nîmes mais en jeans Levi's. Les trench coats sont trop propres pour être vrais. Il n'y a plus que des cowboys de parade (cf Tilda Swinton chapeautée à l'affiche d'une comédie musicale sur un mur madrilène). Après les vrais et ceux des westerns, voici les cowboys du troisième (et dernier ?) degré. L'Espagne "mise pour", c'est à dire comme représentante de l'Europe est ici un terrain de jeu pour Américains dégénérés (Bankolé est béninois, Swinton et Hurt britanniques, Garcia Bernal, mexicain : est-ce pour montrer qu'à part quelques indiens, peu d'Américains sont Américains ?), qui ne parlent pas espagnol ni ne savent jouer de guitare. Des reflets comme des lianes - The Limits of Control s'ouvre à peu près sur un reflet. C'est celui d'Isaach de Bankolé, vu sur le plafond lisse des chiottes d'un aéroport. Et ce qui va suivre semble filer l'hypothèse que nous vivons au milieu d'une forêt de reflets qui nous observent avec des regards familiers : après s'être démultiplié entre les miroirs des lavabos ou dans des couloirs aux murs lisses, Bankolé disparait derrière toutes sortes de vitres aux reflets envahissants comme des lianes, à l'arrière d'un taxi, sous le préau d'un aéroport, dans les escaliers La Reina Sofia. A la fin du film Gaël Garcia Bernal estime que les reflets sont désormais plus vivants et réels que les objets dont ils sont l'image. Et précisément, de même que les imitations, les reflets ne sont qu'une image des objets qu'ils reflètent. Entre le modèle et son image, une déperdition s'opère forcément. Si le monde est comme le dit Garcia Bernal, il ne s'agit plus que d'un monde au rabais, "autre chose", un simulacre. Et c'est triste et marrant comme un cowboy paumé dans Madrid. L'homme moderne a disparu quelque part entre deux reflets (cf la fin de La Dame de Shanghai, rappelée dans The Limits of Control). Et je reprenais le combat - A ce premier bouleversement s'ajoute un second, peut-être plus symptomatique, plus grave, ou plus réjouissant : le mouvement, la marche, qui chez Jarmusch semblait à part entière une manière d'être au monde, même insatisfaisante, n'est désormais plus le fait des êtres. Ici, ce sont les voies automatiques des aéroports, les escalators, les trains et les avions qui prennent en charge le mouvement. La caméra est embarquée avec l'acteur dans le train. Le travelling, c'est le train qui s'en occupera. La caméra de Jarmusch reprend parfois le combat pour opérer quelques avancées en parallèle du personnage mais un élément dans le plan est déjà là qui bouge ou qui fait bouger. Le travelling cesse alors immédiatement. Le mouvement est automatisé et fatalement perpétuel. Une fin, pour l'instant - Si The Limits of Control est un film passionnant, c'est parce qu'il ressemble au bout de ces autoroutes en construction : c'est une fin, pour l'instant. Le comble du comble, alors que Wenders cherchait un territoire à l'américaine dans l'Allemagne des années 70, c'est quand même que chez Jarmusch l'américain, un Africain sillonne désormais les routes d'Europe en ayant laissé derrière lui l'immensité du Nouveau Continent. On pourrait conclure en disant que, CQFD, c'est toujours mieux chez les autres, pauvre généralité pour parents d'enfants gâtés. Ce qu'on cherche chez Jarmusch ce n'est pas des Lego Technic. Dans ce cinéma-là l'ailleurs, c'est pour ne pas mourir déjà. Dites, qu'avez vous vu ? "Nous avons vu des astres Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ; Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, Nous nous sommes souvent ennuyés comme ici. Charles Baudelaire
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