| Le cinéma, ça n'est pas du papier |
| Écrit par Pierre Crézé |
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Lorsque l'on vient de voir Blade Runner, la question peut se poser de savoir si l'on a vu quelque chose. Tout y est tellement plongé dans les néons le brouillard et la pluie que même les plans les plus longs et les plus fixes semblent dissimuler plus qu'ils ne montrent. Le reste, c'est des coupes, et quelques images, là-entre. Mais si rapidement enchaînées que l'on est autorisé à les penser de simples photographies. C'est une question de goût, me dira-t-on. Et bien sûr qu'on peut adorer Blade Runner. D'ailleurs, je n'ai pas détesté. Ce que j'ai aimé dans ce film, c'est le bouquin de Philip K. Dick. Fallait-il en faire un film ? Oui. Certaines personnes n'aiment pas lire. Au début du cinéma, ce qu'il y avait de miraculeux, c'était de voir à l'écran du mouvement. Cette chose qui s'écoule dans le temps et que Bergson a (in)justement reproché au cinéma de ne pas savoir voir. Puis il y a eu le retour des histoires. C'est comme si le peloton des romans et du théâtre avait rattrapé cet échappé qu'était le film. Et puis les corps fantastiques qui s'agitaient à l'écran furent réduits à des fonctions. Il y aurait le méchant, le gentil, le replicant et le blade runner. Des fonctions, donc, plus des mystères. On dit des fonctions en narratologie, et l'on place ces fonctions dans un canevas assez simple que l'on appelle le schéma narratif. Avec ça, on raconte une histoire, et c'est donc ce qui compte, nous dit-on, l'histoire. Or, me semble-t-il, la véritable histoire, c'est le personnage. Pas l'histoire. Et, je crois, c'est ce que raconte au fond Blade Runner. Blade Runner, c'est l'histoire d'un type qui se rend compte qu'il est bien plus que la fonction qu'il remplit et qu'il en va de même de ceux qu'il doit éliminer. Se trouvant face à un visage, le blade runner (comment s'appelle-t-il déjà ?) s'en sent à un moment responsable. Ce qu'il a face à lui est vulnérable et doit être respecté. Ridley Scott a face à lui cette matière étrange qu'est un personnage joué par un comédien. Que fait-il ? Il taille là-dedans comme dans du papier pour nous re-pondre le scénario, sans valeur ajoutée, mais en images. Le film reste à faire. Le cinéma ça n'est pas du papier. Le scénario a été filmé et on n'a rien vu. Où est la durée la dedans ? Et le reste ? |
