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La dark critique
Écrit par Aurore Giraudon   
Il semble qu'on réalise les Batman comme on collectionne les comics.
En 2005 Christopher Nolan reprend le brûlant flambeau de la saga des Batman – et confirme aujourd'hui avec ce deuxième volet la légende des réalisateurs possédés. Burton, Schumacher, Nolan : lorsqu'ils ont Batman entre leurs mains, ils ne le laissent pas filer. Le tour de force de Nolan est d'oser reprendre la légende dix ans après la catastrophe financière de Joel Schumacher, BATMAN AND ROBIN, et de ne pas s'être laissé impressionner par ce qui aurait pu être un lourd fardeau. Car si Batman est de par son histoire un héros assez malléable – le personnage a pris différents traits au travers de nombreux supports artistiques – l'intervention du grand Burton aura figé la légende dans les salles de cinéma et dans l'imaginaire collectif avec brio. Longtemps l'idée même d'une autre lecture possible ne sembla pas pouvoir s'imposer à Hollywood et Joel Schumacher, qui succéda à Tim Burton en 1995, reposa sa réalisation sur les fondations solides posées par son prédécesseur. Nolan eut le courage de refaire du mythe de Batman ce qu'il était à la base : un projet sans cesse interrompu, revisité, réinventé. En signant une deuxième fois son nom sous celui du héros il confirme donc que l'univers de Batman ne se construit pas en un seul tome, et reste ainsi dans la lignée de tradition des comics ; il nous prouve également qu'il n'est pas homme à abandonner un si précieux filon commercial. Il inscrit en effet par la même occasion ses œuvres dans un contexte où les adaptations de comics fleurissent en sagas sur nos écrans. Si certains héros quittent en ce moment pour la première fois leurs cases douillettes de bandes-dessinées pour être mis en mouvement à coup d'effets spéciaux tonitruants, comme c'est le cas du IRON MAN de John Favreau, il semble toutefois bien plus vendeur de reprendre le héros qui réunit les petits et les grands : notre bonne vieille chauve-souris. Dès sa sortie aux États-Unis BATMAN, THE DARK KNIGHT coiffait tous les autres films de super-héros au poteau. Rien d'étonnant lorsque l'on considère que la commercialisation agressive du film reposa grandement sur le décès d'un des acteurs principaux, Heath Ledger (le Joker), dont le destin tragique peu de temps après le tournage ne toucha pas seulement les milliers de lecteurs de Gala mais aussi tous ceux qui de près ou de loin s'étaient intéressés au film. Ce-dernier lui est même dédié, et la transition entre le monde fictif du long-métrage et la réalité du générique est marquée par le nom de l'acteur. Des stratégies marketing ma foi un peu redondantes.
 
    Rebelle dans l'âme et fort du mythe Heath Ledger, THE DARK KNIGHT s'impose avec gloire dans notre culture contemporaine. Alors que BATMAN BEGINS nous permettait en 2005 de revenir en douceur aux racines de la légende, tout en esquissant les problématiques habituelles du combat entre le bien et le mal sous la carapace du super-héros, THE DARK KNIGHT nous précipite abruptement dès les premiers plans dans le tout nouvel univers de Batman. Gotham City ressemble singulièrement à New York et chaque personne présente dans la salle de cinéma peut s'identifier à ses habitants ; les malfrats de Gotham semblent avoir laissé leurs maquillage et déguisements chez Burton ; Batman joue avec la nouvelle technologie et les télé-communications pour résoudre les crimes... Seuls nos fidèles Joker et Double-Face redonnent à ce thriller ancré dans notre réalité une profondeur psychologique qui nous rappellent le carnaval de Tim Burton. Nolan prend cependant bien soin de créer une histoire rationnelle au traumatisme de Joker, et nous présente un Double-Face qui, certes toujours armé de sa pièce de monnaie, ne croit plus en la chance du jeu comme le faisait Tommy-Lee Jones mais en la justice, puissance supérieure. Le réalisateur nous offre un super-héros brut et plus animal que jamais : de nombreux plans travaillent admirablement le déploiement des ailes de la chauve-souris qui s'élance entre les buildings, certaines scènes laissent même le temps au spectateur/auditeur de se laisser bercer par le bruit du vent qui glisse sur la cape. Christian Bale, qui interprète pour la seconde fois le héros, ne semble être devenu ici qu'une voix ténébreuse et des yeux sombres sous un masque. Aucune de ses répliques ne mérite que l'on s'y arrête, et le niveau de réflexion du personnage au sujet de sa condition d'icône du bien et du mal est à son niveau le plus bas. Batman est devenu un animal qui fonctionne à l'instinct et pense peu, acceptant finalement sa nature de proie nocturne chassée par la population de Gotham. Le personnage de Bruce Wayne suit la même métamorphose et a troqué sa virilité de milliardaire imperturbable pour l'imbécilité d'un Paris Hilton masculin, qui s'affiche de manière provocatrice avec des call-girls et dort pendant les réunions de sa société. La présence d'Alfred est tout ce qui reste des ruines du château familial qui avait brûlé dans l'épisode précédent, et la cave à chauves-souris n'est plus qu'un immense garage blanc rattaché au moderne duplex de notre héros. Nolan nous propose donc avec plus ou moins de subtilité une image de notre société où  la bestialité est partagée par tous les hommes, bons comme mauvais, et où elle grouille sous un monde qui semble a tout prix vouloir la refouler en se noyant dans une architecture de verre.
    La trame de fond paraît donc pertinente, la réactualisation de la légende et la démythification du héros plutôt intéressantes. Malheureusement au fur et à mesure que les bonnes intentions se dressent à l'écran les pans du film s'affaissent et très vite rien ne semble pouvoir sauver le (très) long métrage. Les lacunes du scénario mais également du montage font que les intrigues flottent les unes à la suite des autres sans aucun lien logique pour les rattacher. Les personnages secondaires sont nombreux – et semblent parfois avoir été oubliés par l'équipe du film, comme c'est le cas de l'Épouvantail qui n'apparaît au début que pour mieux disparaître ; quant au personnage de Gary Oldman, il disparaît (se fait passer pour mort) puis réapparait, sans que cela n'apporte quoi que ce soit au développement de l'histoire. Ce n'est d'ailleurs pas la seule incohérence dans l'histoire et l'impression que des scènes clés ont été malencontreusement coupées au montage persiste tout au long du film. L'inverse est également vrai : lorsque l'on voit Bruce Wayne et le ballet national Russe sur son Yacht pendant un quart de secondes avant de le voir prendre un avion qui vient d'amerrir, on est en droit de se demander si le monteur ne dormait pas.
L'histoire d'amour entre Batman et Rachel, incarnée par Maggie Gyllenhal (qui visiblement ressemblait assez à Katie Holmes pour être utilisée comme vulgaire ersatz) stagne pendant toute la première partie du film, avant que Rachel ne meure suite à une décision difficile de Batman, justifiée par ailleurs de manière très vague. Le film se divise clairement en deux parties très distinctes, la première avec des scènes majoritairement diurnes et longues et qui se termine par la mort de Rachel et la naissance de Double-Face, et la seconde, nocturne et rythmée, où les scènes d'actions se succèdent. Ces deux parties jouent sur la métamorphose du personnage de Harvey Dent, homme bon qui devient ivre de vengeance et de justice. Nolan ne parvient cependant pas à faire oublier au public averti que Harvey va devenir Double-Face et le simple fait qu'il soit en concurrence avec notre héros dans des affaires de cœur ne facilite pas notre crédulité à son égard. Nous cherchons sans cesse le moment où sa célèbre schizophrénie fera irruption et les tentatives du réalisateur et de l'acteur pour nous faire avaler l'image de l'honnête homme restent vaines. La transition entre les deux parties, qui finalement ne repose que sur ce personnage (Batman ne semble pas évoluer lors de la mort de Rachel et suit assez bêtement l'histoire dans sa chute) est par conséquent assez molle et peu spectaculaire. Le Joker quant à lui devient suite à son face à face avec Double-Face quasiment secondaire et n'a soudain que peu de pouvoir sur un monde qu'il manipulait depuis le début du film comme un maître. Son rôle se limite dans la deuxième partie à une intrigue parallèle, la séquence des ferrys, qui, même si elle présente en soi des aspects intéressants, n'est dans le film qu'un nouvel élément flottant qui signifiera vaguement l'échec de Joker sans être jamais réellement résolu. Et qui de surcroît, oserai-je ajouter, nous invite grotesquement à être (à nouveau) témoins des bons sentiments naturels des américains.
 
    Le trio en tête d'affiche est donc en déséquilibre complet. Batman paraît avoir été délaissé par le réalisateur et l'histoire aurait finalement presque pu se passer de lui. Le Joker est supérieur en jeu, peut-être, mais tellement mis en avant que le reste du film en souffre. Double-Face n'a somme toute que quelques plates minutes d'espérance de vie. C'est d'après moi ce déséquilibre présent à la base du projet qui par la suite semble affecter toute la structure du film, qui lutte pour redonner à chacun une place qu'à l'origine déjà il n'avait pas. A la fin de la séance le spectateur essaie lui aussi en vain d'assembler les pièces détachées dont il vient d'hériter. L'illusion du grand cinéma ne prend pas, et il finit vite par déceler, déçu, l'ambition exclusivement financière du film.