| Gus Van Sant, les bords du visible |
| Écrit par Pierre Crézé |
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Le cinéma de Gus Van Sant se préoccupe d'apparences, pas d'histoires. Après avoir revu cette semaine les quatre derniers films du réalisateur, c'est ce que je dirai demain aux 1ère L à qui je suis chargé de présenter Elephant. Gerry, Elephant, Last Days et Paranoid Park travaillent tous à décoller l'image du récit. Gus Van Sant fait passer ses films du côté des histoires à celui des images pures. C'est comme ces navettes spatiales qui se délestent de ce dont elles n'ont plus besoin pour voler. Gus Van Sant n'a pas besoin d'histoires. Pourtant le terreau sur lequel naissent ses films est à chaque fois chargé d'une potentialité narrative forte. Il est question de suicide, de meurtre, de rejouer des tragédies récentes dont le grand public est friand. Oui, sauf qu'entre la vie et le cinéma, le motif a disparu. Plus de cause. Plus d'enchaînement des faits. Tout flotte au sein d'une composition spatio-tempo-sonore absolue où les moments épars se rejoignent et où l'on est jamais certain que ce que l'on vient de voir n'est pas la songerie d'un personnage. Car enfin, dans cette composition flottent surtout des personnages. Gus Van Sant observe les bords du visible, sans jamais les forcer. Comme un guetteur, il suit ou il précède ses personnages dans des déserts ou dans des couloirs. Il ne le fait pas en posant la caméra comme une instance supérieure qui regarderait chacun aller vers sa mort. Proposer cela, c'est donner trop d'importance à la trame narrative d'un film comme Elephant ou Last Days, au "bon déroulement de son action". Non, ce que veut Gus Van Sant, me semble-t-il, c'est d'abord mettre en évidence qu'un personnage n'est jamais qu'une enveloppe à l'écran, et que respecter son personnage, c'est lui reconnaître un mystère ; et que ses voies sont impénétrables. La durée extrême des plans de Gus Van Sant et leur faible teneur en événements rend évidente au spectateur l'opacité de chaque corps alors livré. Ce corps, parce qu'il est là, si longtemps à l'écran, pour lui-même et non pour ce qu'il fait, nous apparaît simultanément comme familier et terriblement lointain. Nous sommes à la fois pris d'empathie pour lui et rejetés à sa périphérie. Noli me tangere. A chaque plan, ce qui est visible devient une invitation vers autre chose. De même que les films s'extraient de l'histoire qui les précède, qu'ils s'extraient de leur point de départ scénaristique, les plans proposent une transfiguration de l'apparence, un dépassement de l'état matériel des choses. Si ces corps sont là longtemps, c'est qu'il y a quelque chose à voir que nous n'avons pas encore vu, quelque part, sur les bords du visible, donc. En prenant le contrepied des télévisions qui, dans Last Days ou Paranoid Park s'emparent des événements, leur instillent un suspens nauséeux, et maintiennent le spectateur devant sa télévision en lui livrant du sens, de l'explication au compte-goutte, Gus Van Sant restitue au fait divers sa part d'inexpliquable, ou la lui laisse. Il prend une pudique distance vis à vis des événements, des personnages, des personnes. Rien n'est justifié - l'image a laissé l'histoire derrière elle - et chaque personnage conserve comme un secret la cause qui le pousse à agir. Respecter ce secret, c'est réhabiliter la morale dans chaque plan. |
