| My Blueberry Nights, la publicité au service du cinéma |
| Écrit par Pierre Crézé |
|
On dirait un clip dune heure et demie. Comme dune longue chanson acidulée de Norah Jones. Cest plein de bons sentiments et dhistoires damour tardivement adolescentes. Il y a des métaphores lourdes sur les clefs et les curs. Et puis il y a un père qui meurt et sa fille qui ne lui aura pas tout dit. Mais quavait-elle à lui dire ? On ne le saura pas et on ne saura pas grand chose non plus du père. Il y a Katya qui ne fait quun dernier passage avant de disparaître. Dans ce film tout est comme ça, de toute façon. Les personnages sont esquissés. Tout comme à Jeremy (Jude Law) les cartes quenvoie Elizabeth (Norah Jones) durant son périple, le film ne nous donne quun aperçu sommaire de ces personnages ; quun croquis. De nombreux cadres, dailleurs, sont entravés par un premier plan encombrant et flou, les travellings incessants font disparaître les personnages derrière des portes closes, des rideaux, des corps. Mais ne faisons pas comme si le cinéma avait toujours su nous montrer des personnages. My Blueberry Nights est un très beau film. Justement parce quil sait quil est un film et quil ne fait pas semblant dêtre profond. Et à ceux qui lui reprocheront dêtre superficiel, nous demanderons de quoi doit se mêler le cinéma sinon dapparences en tout premier lieu. Wong Kar-Wai se préoccupe de mouvement et doptique. Aussi son dernier travail est-il coloré, flou, net, ralenti, accéléré, aussi sa caméra bouge-t-elle énormément et ses travellings sont-ils dune évidente grâce. La ligne discontinue qui sépare les deux voies de lautoroute est loccasion pour la énième fois dune expérience hypnotique. Les couchers de soleil violacés et le ciel immense sont filmés avec une fascination impérissable. Quimporte que tout cela ait lair dune publicité pour des voitures félines et fasse de la réclame pour un maroquinier français ? La silhouette floue de Natalie Portman sur les montagnes américaines est un plan magnifique. Wong Kar-Wai sait filmer des visages et sil ne trace que des contours cest quil a vu que la vie noffrait rien dautre la plupart du temps. Sil utilise des tartes aux myrtilles et des clefs, des fenêtres la nuit, pour dire ce quil y a entre les gens, tant pis. Cest que les tentatives cinématographiques pour aller plus loin sont souvent vaines. Ici, il y a de la durée et du mouvement et une vraie fascination pour ces deux choses. Au fond cest cette naïveté qui est revigorante (si lon ne soupçonne pas le cinéaste de complaisance). Il y a de plus grands films, mais celui-ci est tout de même du cinéma parce quil passe le temps quil faut à regarder des feux tricolores se balancer au vent ; et que cest essentiel. |
